Libreville. À la tombée de la nuit, certains quartiers du Grand Libreville changent de visage. Les rues s’animent, les marchés prolongent leur activité… mais une autre dynamique, plus inquiétante, s’installe. Celle des « bagando », ces groupes de jeunes dont le nom, désormais ancré dans le langage populaire, est devenu synonyme de peur et d’incertitude.
Longtemps cantonné à quelques zones périphériques, le phénomène s’est progressivement diffusé dans des espaces plus centraux et fréquentés. Armés d’objets contondants ou d’armes blanches, ces groupes opèrent avec une rapidité déconcertante. Leur cible : passants, commerçants, usagers des transports en commun. Leur méthode : surprendre, intimider, dépouiller parfois blesser.
Une jeunesse en rupture
Derrière l’image violente des bagando se dessine une réalité sociale plus complexe. L’étude menée à Libreville entre juillet et août 2025 par le Groupe d’Experts en Relations Internationales de l’Afrique centrale (GERIAC) met en lumière un profil récurrent : celui de jeunes hommes âgés majoritairement de 19 à 29 ans, souvent déscolarisés ou en situation de décrochage universitaire.
Contrairement aux gangs structurés des années 1980-1990, ces groupes actuels sont plus fluides, moins hiérarchisés, mais tout aussi redoutables. Le passage à l’acte est moins idéologique que circonstanciel : il s’agit moins de «s’enrichir » que de survivre dans un environnement marqué par le chômage, la précarité et l’absence de perspectives.
Dans des quartiers comme Akébé ou Nzeng-Ayong, régulièrement cités comme des foyers de vulnérabilité, les facteurs aggravants s’accumulent : urbanisation anarchique, manque d’infrastructures, faible éclairage public, prolifération des débits de boisson et des points de vente de drogues.
Une violence qui se banalise
Vols à l’arraché, rackets, agressions nocturnes, mais aussi cambriolages ou violences sexuelles : le spectre des actes attribués aux bagando est large. Plus préoccupant encore, certains observateurs évoquent une forme de banalisation de la violence, amplifiée par les réseaux sociaux où circulent vidéos et récits, entre fascination et dénonciation.
Le phénomène n’est pas propre à Libreville. D’autres villes gabonaises comme Port-Gentil ou Franceville connaissent des dynamiques similaires, signe d’un malaise urbain plus profond à l’échelle nationale.
Entre réponse sécuritaire et impasse sociale
Face à cette montée de l’insécurité, la réponse des autorités reste largement centrée sur des opérations ponctuelles de police. Si ces interventions permettent des arrestations visibles, leur impact demeure limité dans le temps. Les causes structurelles, elles, persistent.
Les acteurs institutionnels interrogés dans le cadre de l’étude pointent plusieurs failles : manque de moyens, corruption, obsolescence des équipements, mais aussi une absence de stratégie préventive cohérente. Sur le terrain, des initiatives communautaires émergent groupes de vigilance, associations de jeunes mais peinent à s’inscrire dans la durée faute de soutien.
Au-delà de la réponse sécuritaire, c’est toute la question du modèle urbain qui est posée. Comment aménager des espaces moins propices à la délinquance ? Comment offrir des alternatives crédibles à une jeunesse en quête de repères ?
Les recommandations issues de l’étude plaident pour une approche globale : développement de programmes d’emploi pour les jeunes, création de centres socio-éducatifs, renforcement de la médiation communautaire, mais aussi réforme de la justice de proximité.
À plus long terme, l’enjeu est clair : réduire les inégalités urbaines et restaurer la confiance entre citoyens et institutions.
Le phénomène des bagando dépasse la simple question de la criminalité. Il interroge la capacité du Gabon à intégrer sa jeunesse dans un projet de société inclusif. Car derrière chaque agression, chaque vol, se cache aussi une fracture sociale qui ne cesse de se creuser.
À Libreville, comme dans d’autres capitales africaines, la lutte contre l’insécurité urbaine ne pourra faire l’économie d’un investissement massif dans l’humain. Faute de quoi, les « bagando » risquent de rester, pour longtemps encore, les symptômes visibles d’un malaise invisible.




