Libreville – Convergence Afrique.
Une nouvelle ère s’annonce pour le commerce informel au Gabon. Réparateurs de téléphones, coiffeuses de rue, petits commerçants de marché ou encore gérants de cabines d’envoi d’argent… autant d’activités désormais interdites aux ressortissants étrangers. Dans une décision sans précédent, le gouvernement gabonais entend redonner aux nationaux la main sur un secteur jugé vital pour l’autonomisation économique de la jeunesse et des femmes.
Cette réforme, actée le 12 août dernier en Conseil des ministres sous la présidence de Brice Clotaire Oligui Nguema, soulève autant d’espoirs que d’interrogations dans un pays où l’économie informelle représente plus de 35 % du PIB et emploie près de 200 000 personnes – dont une majorité d’étrangers.
Une économie souterraine, mais centrale
À en croire les chiffres officiels issus du Recensement général des entreprises (RGE) de 2023, plus de 62,9 % des entreprises gabonaises évoluent dans le secteur informel. Moins de 20 % sont aux mains des nationaux. Cette domination étrangère, notamment camerounaise, malienne ou guinéenne, est de plus en plus perçue comme une dépossession économique par une frange croissante de la population locale.
La tension est montée d’un cran à Lambaréné, à la veille de l’inauguration du marché Isaac, flambant neuf après 20 années de travaux. Le 11 août, des commerçants gabonais ont protesté contre l’attribution jugée injuste des emplacements commerciaux, largement offerts à des étrangers. « Le Gabon aux Gabonais, ça a trop duré », scandaient les manifestants. Une colère populaire qui semble avoir précipité l’annonce du gouvernement.
Une réforme aux allures de préférence nationale
Concrètement, la mesure interdit désormais aux étrangers l’accès à une série d’activités « de petite envergure » : commerce de proximité, envois d’argent non agréés, orpaillage artisanal illégal, réparation de petits appareils, coiffure et esthétique de rue, ou encore gestion de petits ateliers et de machines de jeux.
Pour le gouvernement, il s’agit de rééquilibrer les opportunités économiques au profit des nationaux, avec en ligne de mire la lutte contre le chômage des jeunes et l’autonomisation des femmes. « Ces réformes visent un objectif central : offrir aux Gabonaises et aux Gabonais les moyens de leur autonomie économique », martèle le porte-parole du gouvernement.
Une période transitoire est prévue, avec l’engagement d’un accompagnement à la formalisation des activités : procédures allégées, appui fiscal et technique, mécanismes de financement ciblés.
Une stratégie de reconquête économique
Derrière ce virage protectionniste assumé se cache un projet plus vaste : reprendre le contrôle d’un secteur stratégique mais échappant largement au fisc. Selon la Direction générale de la statistique, le manque à gagner annuel pour l’État est estimé à près de 400 milliards de FCFA. Une somme colossale dans un contexte où le Gabon cherche à diversifier ses sources de revenus, au-delà du pétrole.
Le gouvernement a d’ailleurs annoncé la création d’un transitaire national pour mieux encadrer les flux commerciaux, ainsi que la mise en place d’une Centrale d’Achat du Gabon (CEAG), financée à 37 % par l’État et à 63 % par les opérateurs nationaux du secteur de la distribution.
Risques de tensions régionales ?
Si la réforme suscite l’adhésion d’une large partie de la population locale, elle pourrait aussi raviver les tensions sous-régionales. Nombre des opérateurs étrangers concernés sont bien implantés depuis plusieurs années, parfois même de manière intergénérationnelle. Une éviction brutale pourrait non seulement engendrer des conflits sociaux, mais aussi des tensions diplomatiques, notamment avec les pays voisins.
Autre défi : la capacité réelle des Gabonais à occuper immédiatement ces créneaux. Faute de formation ou de ressources suffisantes, le risque d’un vide économique n’est pas à exclure. L’État aura donc fort à faire pour garantir que la substitution des acteurs étrangers par des nationaux ne déstabilise pas un secteur déjà fragile.
Un pari à haut risque, mais porteur de promesses
Le Gabon semble avoir fait le choix de la souveraineté économique à travers la réappropriation du commerce informel. Un pari à la fois audacieux et risqué. Tout dépendra désormais de la capacité des autorités à accompagner efficacement les entrepreneurs nationaux, tout en préservant la stabilité sociale.
Car renationaliser l’informel, c’est bien. Mais encore faut-il structurer, former, financer… et convaincre.
Joy kengue
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