Par-delà les discours officiels sur la souveraineté sanitaire et la promotion du « Made in Gabon », une réalité plus brutale se dessine dans l’ombre des officines pharmaceutiques du Grand Libreville. Celle d’une guerre silencieuse menée contre La Santé Pharmaceutique, unique usine de fabrication de médicaments du pays, aujourd’hui au bord de l’asphyxie économique.
Installée dans la Zone industrielle de Nkok, cette entreprise devait pourtant incarner l’ambition industrielle du Gabon dans un secteur aussi stratégique que sensible : celui du médicament. Produire localement, réduire les coûts d’importation, garantir l’approvisionnement des structures sanitaires et rendre les traitements accessibles aux populations. Sur le papier, le projet cochait toutes les cases d’une politique publique moderne et souverainiste.
Mais plusieurs années après son lancement, le constat est alarmant. Stocks immobilisés estimés à près de 700 millions de FCFA, risque élevé de péremption des produits, absence de commandes publiques conséquentes, difficultés de distribution : l’usine vit une lente descente aux enfers dans une indifférence qui interroge.
Une usine locale face à des intérêts puissants. Derrière cette situation, de nombreux observateurs dénoncent l’influence d’un puissant lobby pharmaceutique solidement implanté au Gabon. Dans le Grand Libreville, deux grandes familles contrôleraient l’essentiel du marché du médicament, de l’importation jusqu’à la distribution. Un quasi-monopole qui verrouille l’accès au secteur et réduit considérablement les marges de manœuvre des nouveaux acteurs.
Le problème ne réside pas uniquement dans la domination économique de ces groupes, mais également dans leurs ramifications au sein de certaines administrations publiques. Selon plusieurs acteurs du secteur, certains opérateurs privés jouiraient d’une influence telle qu’ils seraient à la fois décideurs, partenaires et bénéficiaires du système.
Dans ces conditions, l’émergence d’une industrie pharmaceutique locale indépendante apparaît comme une menace directe pour des intérêts établis depuis plusieurs décennies.
Le paradoxe est saisissant. Alors que les autorités multiplient les discours sur la transformation locale et l’autosuffisance sanitaire, les structures publiques continuent majoritairement de privilégier les médicaments importés.
Pourtant, La Santé Pharmaceutique dispose d’agréments officiels, ses produits sont validés par les autorités compétentes et pris en charge par la CNAMGS. Plus encore, ses médicaments sont proposés à des coûts nettement inférieurs à ceux des produits importés.
Mais dans les faits, les commandes publiques restent insuffisantes. Même l’Office Pharmaceutique National (OPN), censé jouer un rôle stratégique dans l’approvisionnement des structures sanitaires, se tournerait davantage vers des fournisseurs privés importateurs.
Une situation d’autant plus incompréhensible que les pénuries de médicaments dans les hôpitaux publics demeurent récurrentes.
La souveraineté sanitaire en question. Au-delà du cas d’une entreprise, c’est toute la question de la souveraineté pharmaceutique du Gabon qui est posée. La pandémie de Covid-19 avait pourtant rappelé au monde entier les dangers d’une dépendance excessive aux importations de produits de santé.
Dans plusieurs pays africains, les gouvernements ont depuis accéléré les politiques de production locale de médicaments. Maroc, Égypte, Afrique du Sud, Rwanda ou encore Sénégal investissent massivement dans des unités de fabrication pour réduire leur vulnérabilité sanitaire.
Au Gabon, l’expérience de La Santé Pharmaceutique semble suivre le chemin inverse.
Avant l’avènement de la 5e République, plusieurs arrêtés ministériels avaient pourtant été pris afin de favoriser la commercialisation des produits issus de l’usine de Nkok. Des mesures qui prévoyaient notamment certaines exclusivités ou mécanismes de préférence nationale. Mais sur le terrain, leur application n’a jamais réellement été effective.
Qui profite de l’échec du “Made in Gabon” ? La question dérange, mais elle mérite d’être posée : à qui profite l’affaiblissement de l’unique usine pharmaceutique du pays ?
Car derrière les enjeux industriels se cachent des intérêts financiers considérables. Le marché du médicament représente plusieurs dizaines de milliards de FCFA chaque année. Importation, logistique, distribution, référencement : chaque maillon génère des revenus importants.
Dans ce contexte, l’arrivée d’un producteur local capable de casser les prix constitue une perturbation majeure.
Un simple exemple suffit à illustrer cette réalité : un comprimé de paracétamol fabriqué à Nkok ne peut logiquement pas supporter les mêmes coûts qu’un médicament importé d’Europe, soumis au transport international, aux taxes, au stockage et aux marges successives des intermédiaires.
Au final, c’est le patient gabonais qui paie le prix fort.
Le dossier La Santé Pharmaceutique apparaît désormais comme un véritable test politique pour les autorités gabonaises. Les discours sur la souveraineté économique, la préférence nationale et l’industrialisation seront difficilement crédibles si une entreprise stratégique de cette nature venait à disparaître.
Pour de nombreux analystes, l’État doit aller au-delà des déclarations d’intention et mettre en place de véritables mécanismes de protection et de soutien : quotas de commandes publiques, priorité aux produits locaux dans les structures sanitaires, facilitation de la distribution et contrôle plus strict des situations de monopole.
Sans cela, l’ambition d’un “Made in Gabon” compétitif risque de rester un simple slogan.
Et avec elle, l’espoir de voir émerger une véritable industrie pharmaceutique nationale.
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