À l’heure où les économies africaines accélèrent leur mutation sous l’effet de la concurrence régionale et de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), le Gabon semble vouloir changer de logiciel. La deuxième édition du Gabon Economic Forum (GEF 2026), organisée par la Fédération des Entreprises du Gabon (FEG), n’a pas seulement dressé un état des lieux de l’économie nationale. Elle a surtout marqué l’affirmation d’une nouvelle doctrine économique : faire du secteur privé le principal moteur de la transformation du pays.

Placée sous le très haut patronage du président Brice Clotaire Oligui Nguema, cette rencontre a réuni responsables gouvernementaux, chefs d’entreprise, investisseurs, universitaires et partenaires techniques autour d’une même conviction : le modèle économique fondé sur la rente pétrolière a atteint ses limites.
Rompre avec la dépendance aux matières premières
Depuis plusieurs décennies, le pétrole, le manganèse et le bois constituent les piliers de l’économie gabonaise. Si cette richesse naturelle a longtemps assuré des recettes confortables à l’État, elle a aussi exposé le pays aux fluctuations des marchés internationaux. Chaque chute des cours du pétrole fragilise les finances publiques, ralentit les investissements et freine la croissance.

Le diagnostic n’est plus nouveau. Ce qui change aujourd’hui, c’est la volonté affichée de construire une économie plus diversifiée, davantage industrialisée et moins vulnérable aux chocs extérieurs.
Le secteur privé, désormais au cœur de la stratégie nationale
Le président de la Fédération des Entreprises du Gabon, Alain Claude Kouakoua, a résumé cette évolution en rappelant qu’une entreprise forte ne se limite pas à produire des bénéfices. Elle crée des emplois, innove, forme des compétences, paie des impôts et participe à la construction de la souveraineté économique.
Cette vision traduit un changement profond dans les rapports entre l’État et les opérateurs économiques. Longtemps considéré comme le principal acteur du développement, l’État reconnaît désormais que la création durable de richesses dépend avant tout d’un tissu entrepreneurial performant.
L’expérience de pays comme le Rwanda, le Maroc, Maurice, le Vietnam ou encore la Corée du Sud montre en effet que l’industrialisation réussie s’appuie toujours sur un secteur privé solide.
L’un des messages les plus forts du Forum concerne l’urgence de transformer les réformes annoncées en résultats concrets.
Simplification des démarches administratives, digitalisation des services publics, amélioration du climat des affaires, modernisation des administrations fiscales et douanières : autant de mesures déjà engagées mais dont les effets restent encore attendus par les investisseurs.
Car dans un environnement africain de plus en plus concurrentiel, les entreprises évaluent désormais les pays à l’aune de critères très précis : sécurité juridique, stabilité réglementaire, rapidité des procédures, transparence administrative et respect des contrats. Pour conserver son attractivité, le Gabon devra accélérer la mise en œuvre de ces réformes.

Industrialiser pour gagner en souveraineté
L’une des interventions les plus remarquées fut celle du professeur Jean-Jacques Tony Ekomie, qui a replacé la question de la souveraineté économique au centre du débat. Pour l’universitaire, un pays ne devient véritablement souverain que lorsqu’il transforme lui-même ses ressources naturelles.

Aujourd’hui encore, le Gabon exporte principalement des matières premières peu transformées avant d’importer une grande partie des produits industriels qu’il consomme. Une situation qui limite fortement la création de valeur ajoutée, l’emploi industriel et la compétitivité du pays. L’industrialisation apparaît ainsi comme le véritable levier d’une croissance durable.

L’entrée en vigueur de la Zone de libre-échange continentale africaine ouvre un marché de plus d’un milliard de consommateurs. Mais cette ouverture représente autant une chance qu’un défi.
Pour profiter pleinement de cette nouvelle dynamique, les entreprises gabonaises devront améliorer leur productivité, réduire leurs coûts, renforcer la qualité de leurs produits et répondre aux standards internationaux.
À défaut, le marché continental pourrait davantage profiter aux économies africaines déjà plus compétitives.

Autre enjeu majeur soulevé lors des échanges : l’adéquation entre les formations universitaires et les besoins du marché.
Les entreprises recherchent désormais des ingénieurs, spécialistes du numérique, experts en intelligence artificielle, logisticiens, techniciens industriels, professionnels de la cybersécurité ou encore spécialistes de la transformation agroalimentaire.

Le défi consiste donc moins à former davantage de diplômés qu’à développer les compétences dont l’économie gabonaise aura besoin dans les prochaines années.
Les infrastructures, clé de la compétitivité
Routes, ports, énergie, plateformes logistiques et infrastructures numériques demeurent des conditions indispensables au décollage industriel.
Le coût élevé du transport et les contraintes logistiques continuent de pénaliser la compétitivité des entreprises nationales.
Investir dans ces secteurs revient à réduire les coûts de production et à renforcer la capacité du pays à exporter.

L’adoption de la Déclaration de Libreville constitue l’un des principaux résultats du Forum. Le document fixe plusieurs priorités : amélioration durable du climat des affaires, renforcement de la sécurité juridique, accélération de l’industrialisation, transformation locale des matières premières, développement des compétences nationales, innovation, entrepreneuriat et compétitivité.
Mais au-delà des engagements, le véritable défi résidera dans leur mise en œuvre.
Le Gabon Economic Forum 2026 aura surtout consacré l’émergence d’un nouveau contrat entre l’État et le secteur privé. D’un côté, les entreprises réclament un environnement stable et prévisible ; de l’autre, les pouvoirs publics attendent des opérateurs économiques qu’ils investissent davantage, innovent, créent des emplois et contribuent pleinement à la transformation du pays.

Si cette dynamique se traduit par des réformes effectives, une gouvernance économique plus efficace et des investissements productifs, cette deuxième édition du GEF pourrait, avec le recul, apparaître comme un tournant majeur dans la stratégie de diversification du Gabon. Plus qu’un forum économique, elle aura peut-être marqué le point de départ d’un nouveau modèle de développement, fondé sur la compétitivité, l’industrialisation et une croissance plus inclusive.



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