Dans les collines de la région centrale du Togo, loin de l’effervescence de Lomé, la ville de Sokodé a vu naître un événement artistique inédit. Pendant une semaine, une douzaine d’artistes venus de six pays africains et d’Europe se sont installés dans cette ville chargée d’histoire pour une résidence atypique : le premier « Sokodé Workshop », initié par l’artiste plasticien togolais Ayeva Médjéva.

Entre improvisations créatives, partages de techniques, et réflexions communes sur l’avenir de l’art contemporain africain, cette rencontre a offert bien plus qu’un simple atelier : une expérience humaine, culturelle et profondément enracinée.

Une initiative née d’un manque… et d’un rêve

Formé aux Beaux-Arts d’Abidjan, habitué des résidences internationales, Ayeva Médjéva connaît bien les dynamiques qui nourrissent les rencontres artistiques. Mais il portait en lui un projet plus personnel, presque intime : celui de ramener la création chez lui, dans sa région d’origine, là où tout a commencé.

« Lors de mes résidences à l’étranger, beaucoup d’amis artistes me demandaient : “Quand est-ce qu’on viendra chez toi ?” C’est de là qu’est venue l’idée », confie-t-il, entouré de ses invités, pinceaux en main.

À Lomé, la capitale, le manque d’espace et de conditions adéquates a vite freiné ses ambitions. Sokodé, deuxième ville du pays, est alors apparue comme le lieu idéal : à la fois symbolique et logistique. Une maison familiale transformée en résidence d’artistes, un atelier collectif improvisé dans une cour en terre battue, quelques outils préparés en amont, et surtout, une volonté farouche de créer ensemble.

Un format volontairement léger mais intense

Loin des grandes machines culturelles ou des résidences à rallonge, le Sokodé Workshop a choisi la simplicité : sept jours, douze artistes, et une consigne implicite : se laisser surprendre par l’environnement.

« L’idée, c’était que les artistes arrivent et puissent entrer tout de suite dans la création », explique Ayeva.
« Pas de contraintes, pas de thème imposé. L’essentiel, c’était de créer un espace propice à l’expérimentation et à l’échange. »

Et le pari semble réussi. Dans une atmosphère mêlant frénésie créative et temps de contemplation, les artistes ont croisé les disciplines : dessin, sculpture, collage, installation… mais aussi paroles, rires, silences partagés.

« Une école permanente »

Parmi les participants, Sawadogo Kiswendsida Fernand, artiste burkinabè, ne cache pas son enthousiasme.

« Ce workshop, c’est une école permanente. Chacun vient avec sa sensibilité, sa technique, son vécu… et on apprend les uns des autres. »

Un sentiment partagé par Ojo Olaniyi, venu du Nigeria, qui insiste sur la dimension humaine de l’événement :

« Depuis notre arrivée, Ayeva et sa famille nous ont accueillis comme des frères. Trois repas par jour, un espace de travail, et surtout une hospitalité sincère. Ce n’est pas seulement un workshop, c’est une maison. »

Une scène locale à impliquer

Si le Sokodé Workshop est avant tout un espace de création pour artistes confirmés, il s’inscrit aussi dans une logique de transmission. Les jeunes de Sokodé ont été invités à venir observer, questionner, et parfois même participer. Un premier pas vers une démocratisation de l’art contemporain dans une région souvent délaissée par les politiques culturelles nationales.

« Il ne s’agit pas juste d’exposer l’art, mais de faire germer des vocations, d’ouvrir des perspectives. Certains jeunes n’avaient jamais vu une installation, une toile abstraite, ou entendu parler de performance artistique. Aujourd’hui, ils posent des questions, s’essaient eux-mêmes… C’est déjà une victoire », sourit Ayeva.

Un projet appelé à grandir

Alors que les dernières œuvres sont encore en train de sécher au soleil, une évidence s’impose : cette première édition n’est qu’un début. Artistes et organisateurs s’accordent à dire que le Sokodé Workshop doit devenir une rencontre annuelle, voire une plateforme permanente.

« Ce que nous avons vécu ici est précieux. Il faut le faire grandir, le structurer sans le figer, l’ouvrir encore plus à d’autres disciplines, d’autres publics », plaide Sawadogo.

En misant sur la sincérité du geste, l’enracinement local et la qualité humaine des échanges, Sokodé Workshop esquisse une nouvelle voie pour les rencontres artistiques en Afrique de l’Ouest. Moins spectaculaire, mais plus durable. Moins institutionnelle, mais plus vivante.

Une lueur dans le paysage culturel togolais

Dans un pays où les initiatives culturelles peinent encore à trouver des financements et des relais institutionnels solides, le courage et l’engagement d’artistes comme Ayeva Médjéva forcent le respect. Son initiative, modeste en apparence, pose les bases d’un écosystème artistique régional, qui pourrait bien inspirer d’autres dynamiques similaires ailleurs sur le continent.

Alors que le soleil se couche sur les collines de Sokodé, une certitude demeure : ici, quelque chose s’est réveillé. Et ce souffle ne demande qu’à se prolonger.





Assistant Edu Gabon