Canal+, Airtel : derrière le coup de pression présidentiel, le pari d’un investissement qui laisse des traces

Il y a des séquences politiques qui dépassent largement les images dont elles sont issues. Celle montrant Brice Clotaire Oligui Nguema interpellant publiquement les responsables de Canal+ et d’Airtel Gabon appartient manifestement à cette catégorie.
Le ton est direct, presque brutal. Le message, lui, est limpide : le temps où certaines grandes entreprises pouvaient durablement exercer leurs activités au Gabon tout en restant locataires de bâtiments appartenant à d’autres semble révolu.
Le chef de l’État exige désormais que ces groupes construisent leurs propres sièges sur les terrains qui, selon ses déclarations, leur auraient été accordés par l’État. Faute de quoi, la menace brandie est sans ambiguïté : partir.

Une sortie qui fera certainement des vagues. Elle alimentera les commentaires, provoquera des interrogations et, sans doute, suscitera des réactions dans les milieux économiques. Mais derrière la rudesse du propos présidentiel se trouve une question autrement plus importante : qu’attend réellement le Gabon des investisseurs qui choisissent de s’y installer ?
Investir ne devrait pas seulement signifier vendre
Pendant longtemps, la présence d’une multinationale dans un pays africain a souvent été considérée comme un investissement en soi.

Une enseigne connue, plusieurs centaines de salariés, des abonnés, des clients, des chiffres d’affaires importants et des impôts versés suffiraient à matérialiser la contribution au développement.
Cette conception mérite aujourd’hui d’être dépassée.
Un investisseur durable ne devrait pas seulement venir exploiter un marché. Il devrait également contribuer à construire son environnement économique, humain et matériel.

Construire un siège, créer des infrastructures, développer des compétences locales, investir dans la formation, soutenir l’écosystème national, respecter ses engagements fiscaux et contractuels : voilà ce qui permet à un investissement de laisser une véritable empreinte.
C’est précisément sur cette logique que semble vouloir s’appuyer le nouveau discours présidentiel.
Le Gabon ne veut plus seulement être un marché. Il veut être un territoire d’investissement.

La nuance est considérable. Construire son siège : un symbole plus qu’un simple bâtiment
À première vue, l’exigence de construire un siège peut paraître secondaire. Elle ne l’est pas.
Un siège social n’est pas seulement un immeuble avec un logo au sommet. Il est une matérialisation de la présence d’une entreprise dans un pays.

Lorsqu’une grande entreprise internationale érige son siège, elle immobilise du capital, fait travailler des entreprises locales, mobilise des architectes, des ingénieurs, des ouvriers, des fournisseurs et des prestataires. Elle participe à l’activité économique du territoire.
Elle inscrit également son avenir dans la durée.
C’est donc moins la construction d’un bâtiment que le principe d’un ancrage durable que le chef de l’État semble vouloir imposer.

Le message est simple : si vous croyez au potentiel du Gabon, démontrez-le.
Le Gabon ne veut plus d’investisseurs de passage
C’est probablement ici que se situe le cœur politique de cette séquence.
Le Gabon cherche depuis plusieurs années à renforcer son attractivité. Mais attirer des capitaux ne suffit plus. Encore faut-il attirer des capitaux qui acceptent de s’inscrire dans une stratégie de développement à long terme.

Un investisseur qui arrive avec une vision de cinq, dix ou vingt ans n’a pas le même comportement qu’un acteur qui considère un marché comme une simple opportunité commerciale susceptible d’être abandonnée dès que les conditions deviennent moins favorables.

La différence est fondamentale.
Le premier construit. Le second exploite.
Le premier forme. Le second consomme les ressources disponibles.
Le premier cherche à consolider son implantation. Le second garde toujours une porte de sortie.
Or, le Gabon de la nouvelle séquence politique entend manifestement privilégier le premier modèle.

Un État qui veut reprendre la main
La fermeté de Brice Clotaire Oligui Nguema doit également être replacée dans une transformation plus large du rapport entre l’État et les entreprises.
Le président veut donner le sentiment d’un État qui ne subit plus les règles du jeu économique, mais qui entend les fixer avec davantage de détermination.

L’État met à disposition du foncier, crée des infrastructures, garantit un environnement juridique et économique et permet à des entreprises d’accéder au marché national. En retour, il peut légitimement demander que les investisseurs respectent leurs engagements et participent davantage à la construction du pays.
C’est là que le discours présidentiel prend une dimension politique.
Le Gabon ne dit pas qu’il ne veut plus d’investisseurs. Il dit qu’il veut de meilleurs investisseurs.

Et cette distinction mérite d’être entendue.
La fermeté ne doit cependant pas tuer la confiance
Il serait toutefois réducteur de considérer que toute politique d’attractivité doit nécessairement passer par la menace.
Le défi du Gabon sera précisément de transformer cette fermeté politique en une doctrine économique claire, prévisible et applicable à tous.

Les investisseurs sérieux recherchent certes des marchés, des infrastructures et des opportunités. Mais ils recherchent également de la visibilité, de la stabilité réglementaire, une justice commerciale prévisible et des règles connues à l’avance.
La puissance publique peut donc exiger. Elle doit également sécuriser.
Elle peut rappeler ses engagements aux entreprises, mais elle doit aussi respecter les siens.

C’est probablement à cette condition que le coup de pression présidentiel pourra devenir autre chose qu’une séquence médiatique : un véritable tournant dans la politique d’investissement du Gabon.
Le véritable enjeu : construire un modèle gabonais
Au fond, l’affaire Canal+ et Airtel dépasse largement Canal+ et Airtel.
Elle pose une question essentielle : quel modèle économique le Gabon veut-il construire ?

Un pays dans lequel les multinationales viennent vendre leurs services, louer des immeubles et rapatrier une partie de leurs bénéfices ?
Ou un pays dans lequel les entreprises qui gagnent de l’argent contribuent également à bâtir les infrastructures, les compétences et les écosystèmes qui permettront aux générations futures de bénéficier de leur présence ?

Le choix paraît évident.
Le développement d’un pays ne se mesure pas uniquement au nombre de multinationales présentes sur son territoire. Il se mesure aussi à ce qu’elles y construisent, à ce qu’elles y transmettent et à ce qu’elles y laissent.
Le temps des engagements concrets
La déclaration présidentielle aura donc fait une traînée de poudre. Elle était suffisamment inhabituelle pour ne pas passer inaperçue.

Mais au-delà de la polémique, elle peut ouvrir un débat salutaire sur la responsabilité des investisseurs au Gabon.
Car demander à une entreprise qui réalise des activités importantes dans un pays de s’y installer durablement n’a rien d’extravagant en soi. À condition que la règle soit claire, transparente et équitablement appliquée.
Le Gabon a besoin d’entreprises fortes. Il a besoin de capitaux étrangers. Il a besoin de multinationales capables d’apporter des technologies, des savoir-faire et des emplois.
Mais il a surtout besoin d’investisseurs qui croient suffisamment au pays pour y construire quelque chose qui restera après eux.

C’est peut-être cela, finalement, le sens profond de la sortie présidentielle.
Le Gabon ne ferme pas ses portes au capital étranger. Il cherche à changer les conditions de son hospitalité.
Désormais, investir ne devrait plus seulement signifier occuper un marché.
Investir, c’est aussi construire.
Et construire, c’est accepter de laisser une trace.





Assistant Edu Gabon